Joker : le blague block buster (Par jeune pour une renaissance communiste en France)

Portrait d’une Amérique en crise, flirtant entre le populisme et l’anti-populaire.

Le film lorgne principalement du côté de Martin Scorcese. Il est en filiation directe avec La Valse des Pantins, dans lequel Robert de Niro interprète un humoriste raté rêvant de remplacer Jerry Lewis comme présentateur d’un show télévisé et également de Taxi Driver, puisqu’il traite de l’enfermement et du sentiment d’asociabilité.

D’un point de vue d’esthétique cinématographique, le film présente des séquences dignes d’originalité pour un blockbuster « vilain » (On pense à la scène du frigo – étrange d’autant plus qu’inattendue, et la séquence de télévision brillamment interprété par Phœnix, moment où il se révèle à lui-même et au monde comme Joker.)

Sa photographie chiadée au service d’un manque de cohérence avec sa dramaturgie, enrichie en musicalité boursouflée – tantôt contemporaine et dissonante, hans zimmerienne, ou rock n’ roll histoire de faire plus « Pop » -,  connote comme symboliquement les failles de son scénario, du traitement de son personnage : Qui ne savent plus sur quel pied danser.

Précision : Nous jugerons ici du point de vue de la cohérence d’écriture, esthétique et non nécessairement psychiatrique.

Joker est un drame psychologiste qui ne dit pas son nom. Il mélange imaginaire et réel, désir (de mort) et son passage à l’acte. Nous ne remettons pas en cause cette liberté esthétique, mais les règles, l’art et la manière de leur exécution. Le genre n’empêche pas la vraisemblance, la crédibilité au service de l’adhésion du public, qui selon nous ne doivent pas être réduites et se conforter dans la sentimentalité, mais également profiter d’une vraie construction dramaturgique, logique et organique (interaction cohérentes des symboles et des séquences, des failles et des objectifs etc.) pour rehausser l’émotion : La vraie raison d’être spectateur… Une bonne image n’est pas qu’une belle image, mais aussi une vraie image… Ce que le Joker parvient en partie à procurer. Nous allons analyser de quelle manière.

Premièrement la psychologie. Si elle ne manque ni de fouille ou de développement – reconnaissons-le – elle est globalement mal agencée, la progression manquant d’une classique linéarité qui aurait apporté plus de simplicité et de force. Le parcours du personnage est globalement celui-ci : Le passage de la victime au bourreau. Du bouc émissaire de la grande cour de récrée sociale – avec la maîtresse tirant à la dernière seconde le pauvre enfant de la barbarie enfantine – à celle de sa vengeance : la violence retournée à l’envoyeur incluant souvent le sauveur – la maîtresse. Moment permettant l’affirmation par la négative (et momentanément maintenue par elle), du sujet qui dépasse sa condition de victime par celle du bourreau. Nous verrons comment le Joker trahit cette cohérence, ce parcours, ce « scénario » psychologique, pour régresser et se contredire quasi-intégralement.

Robert de Niro de La Valse des Pantins

Deuxièmement, la menace et la pression directement installée sur le personnage entre en totale dissonance avec sa condition privée et intime : Le joker est enveloppé dans la compassion maternelle et donc, dans une solitude partagée, assez peu propices au développement  mégalomaniaque ou schizophrénique (Cf. séquence de la fausse copine-voisine[1]) ou plus simplement à ses latences psychiatriques. (Cf. Taxi Driver de Martin Scorcese, ou Répulsion de Roman Polanski sont des modèles du genre…)

L’univers de Gotham City et DC comics n’est pas, à proprement parler, réaliste et ce n’est pas problématique en-soi. Mais « l’européanisation » de la mise en scène américaine (dont Scorcese est un parangon) n’a pas toujours du bon. On ne compte plus les références au cinéma d’auteur US faussement bien digéré, à savoir Paul Thomas Anderson, Kubrick, Forman (Pour Vol au-dessus d’un nid de coucou)… Soit des réalisateurs aux films typiquement « psychologistes » dans leur approche du personnage. Todd Phillips (comme scénariste ET réalisateur) manque totalement de parcimonie dans la graduelle structuration des informations assurant la crédibilité du sujet Joker.

Procédons par exemple : Après le meurtre de 3 jeunes yuppies, le Joker se cache dans des toilettes délabrées pour … danser. En réalité, ce n’est pas le problème qu’il danse, ou qu’il se réfugie dans le cocon d’un décor miteux. C’est leur synchronicité. La confusion est formelle, symbolique. Autre exemple : comment une psychotique peut-elle être autorisée à élever son enfant ? Mais soit. Très bien. Il tue, se venge, se libère. Mais alors après avoir tué sa mère adoptive, nous retrouvons le Joker, tranquille, face à la télévision à jouer la comédie. Ce n’est pas non plus le problème en-soi, mais sa mise en scène. Rien dans l’image, pas d’ombre, pas de délabrement du décor, rien de glauque. La mise en scène ne dit globalement rien, et se repose sur son comédien qui peine à rendre crédible ses ricanement moqueurs, tant il est par essence victime et moqué de tous…

L’intention de créer un  film subtil, paradoxal, nuancé psychologiquement reste une tentative. Le film conclue sur ce qu’il tentait d’éviter pendant près d’une 1 heure et 45 minutes lors de la séquence finale avec De Niro : Le Joker, malgré sa mère, son absence de père, son trouble cérébral, le contexte politique, le pourrissement de l’Histoire etc. n’est rien d’autre qu’une Victime du Monde extérieur et Méchant. Le Joker, n’a plus aucune identité, ni symbolique ni politique. Le discours sur les riches n’est qu’un prétexte pour assurer la vengeance (ligne parallèle de sa jalousie) envers la famille Wayne, et la recherche du père aimant

Le Loup de Wall-Street. Di caprio, apôtre et guide de la bête sauvage du capital.
 

Le Joker résonne chez le spectateur, oui mais pourquoi ? Parce qu’il représente l’adulte-adolescent dans lequel toute la sensibilité des 18 – 45 ans est enfermée. C’est une illustration du Moi Idéal retournant ses frustrations contre le réel qui provoque la destruction de l’Autre. Une illustration de la Conscience Malheureuse qui préfère son malheur subjectif au bonheur objectif – celui de la civilisation et sa sociabilité – formalisant dans l’Art notre malaise contemporain. Mais c’est pire : il le consacre. Car après le flirt viennent les flatteries. Le Joker Nietzchéen, qui danse, assume sa violence, devient CHEF porté par la masse grégaire qui reconnaît le sur-homme, sachant faire preuve d’esthétique, préférant le rire à la lourdeur tragique, lève les bras à plusieurs reprise à l’instar du sauveur (Syntagme visuel typiquement Scorcesien).

Il apparaît comme l’antéchrist d’une masse révoltée et comme tel parce que la masse révoltée est forcément du côté du MAL. Terrible dialectique anti-populaire d’un cinéma américain qui tremble face au spectre… d’une révolution. La violence dans l’Histoire est toujours une médiation. Mais vers quoi et surtout pour qui ? Bruce Wayne ? La bête sauvage prolétarienne ? L’appel « Kill The Rich » traverse le film. Tout est dit. La confusion politique est entretenue. Ce non réalisme de la BD, cette fiction est belle et bien porteuse d’une vérité politique, exprimant le degré de conscience actuelle :

Le Black-Bloc comme horizon indépassable, l’émeute globale. L’émoi adulescent frissonnant de son impuissance à exister… Il faut (se) détruire, (se) venger quand on ne peut plus (se) ranger.

Voici le temps des assassins.

Terminons sur une note positive. Sur la blague. On s’amuse en creux du diktat anthropologique américain du sourire. Car si tu ne souris pas, ton pourboire tu ne l’auras pas. La hideuse injonction du sourire masque la violence contiguë à ses traits, épuisée par tout l’étirement de l’existence. Le film est sauvé grâce à une ironie qui prend officiellement forme dans la dernière demie heure du film. Quand enfin, le public rit avec le Joker, quand la dramatisation outrancière des mouvements de caméras nauséeux et la soupe musicale se calme, pour enfin nous laisser vivre avec le personnage, qui finalement devient ce qu’il est… et avec brio dans cette séquence finale avec De Niro. Le meilleur acteur de notre génération tuant le père, soit le plus grand de la génération passé… Et par ces temps de passéisme c’est rare qu’une image de pur cinéma soit déjà un peu, iconoclaste.

Pyotr Mauresco


[1] Reconduction de la mère, mais sans mise en concurrence de la première avec la seconde ??! C’est gonflé comme ellipse ! Mais comme il s’agit d’un fantasme, de l’imaginaire, le mécanisme relationnel est en droit d’être éludé.

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